Faire jouer tous les rôles d'une pièce classique à des hommes pourrait n'être qu'un gadget. Le parti pris devient parfaitement pertinent quand il s'agit de Marivaux dont on connaît le goût pour les travestissements de personnes et de sentiments. Un théâtre où ne pas reconnaître l'autre participe de la logique même de la fiction. Sur ce plan, Le Triomphe de l'amour" du metteur en scène bulgare Galin Stoev est une réussite. Comme l'est aussi son magnifique décor de bibliothèque. Ses personnages, littéralement, vivent, aiment et se réfugient dans les livres. Génial!
Beaucoup d'intelligence donc dans la relecture (une représentation au sens fort) de cette pièce à l'intrigue complexe. En deux mots, Léonide, princesse de Sparte (Nicolas Maury) se déguise en homme pour parvenir auprès d'Agis (Pierre Moure) dont elle est éperdument amoureuse, mais dont la famille est ennemie de la sienne. Pour parvenir à ses fins, "elle" (ou "il" en fonction de l'interlocuteur) va conquérir sans pitié tous les cœurs. Un véritable carnage affectif, ou une révélation à soi-même, tout dépend du point de vue. Une pièce somptueuse qui aborde dans toute leur complexité les problématiques du pouvoir, de l'hypocrisie et de la manipulation.
Et c'est là que surgissent certaines frustrations. Etait-il vraiment nécessaire de miser aussi franchement sur la carte de la farce et de la caricature? Outrancier et par instant quasi hystérique, le personnage de Léonide notamment manque de subtilité. Il est vrai que, comme homme, il n'est peut-être pas innocent d'incarner le rôle d'une femme qui joue à être un homme. Un imbroglio d'identités qui aurait sans doute mérité d'être plus travaillé afin d'en approfondir toute la richesse, et les dangers.
Lausanne. Théâtre Vidy-Lausanne. "Le triomphe de l'amour" de Marivaux. Mise en scène et scénographie Galin Stoev. Jusqu'au 17 novembre. www.vidy.ch.