Les auteurs de polars ne sont pas tous de grands écrivains. Mais quand ils le sont, au plaisir de l’intrigue s’ajoute un bonheur encore différent. Témoin le dernier roman de Marek Krajewski, « La forteresse de Breslau ». Cet écrivain polonais, qui manie le latin comme d’autres les nouvelles technologies, a publié une série de polars singuliers et très documentés, qui ont pour héros l’inspecteur Eberhard Mock et pour cadre le Breslau (nom allemand de Wroclaw) des années 20 et 30. Evoquant les atmosphères louches et les personnages hauts en couleurs avec un talent de peintre expressionniste, il situe ce nouveau polar à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une ville encerclée par les Soviétiques et sur le point de tomber. Nous voilà donc à Breslau, le jeudi 15 mars 1945, à sept heures du soir. Asseyez-vous sans bruit, et regardez!
Extrait de « La Forteresse de Breslau » de Marek Krajewski, p. 63. Série noire Gallimard, 273 p.
« Le capitaine Mock et le Pr Brendel se trouvaient dans l’un des derniers cabarets ouverts à Breslau – officiellement, un bunker anti-aérien installé dans la cave du restaurant Schlesierland, Gartenstrasse. Son véritable propriétaire, le restaurateur Artur Bittner, et son discret associé, Heinz Franck, chef d’un bataillon du Volkssturm, ne se préoccupaient guère de leurs clients, des gens assez fortunés, qui attendaient la capitulation de la forteresse de Breslau dans un état d’ébriété total. Parmi eux on pouvait compter des officiers en civil, venus se reposer des ordres inutiles qu’il leur fallait donner; des veuves de guerre et des non-veuves, celles qu’on appelait les fiancées de la forteresse de Breslau, qui s’étaient soustraites à l’évacuation de janvier dernier grâce à leurs charmes et continuaient à les monnayer en échange du privilège de ne pas travailler ou d’une assiette de soupe pour leur enfant malade; des propriétaires d’entreprises de pompes funèbres et des gens du clergé sans signes religieux extérieurs, qui noyaient dans l’alcool leurs doutes théologiques et n’abordaient jamais les sujets philosophiques et politiques. Les clients entassés balayaient la salle enfumée d’un regard embrumé. La plupart écoutaient en silence un chanteur de ballades guerrières qui s’accompagnait à l’accordéon – désaccordé -, ou communiquaient par signes avec les fiancées de la forteresse afin de fixer le prix de leurs appas. Les propriétaires du bistrot, pratiquement sans concurrence, n’avaient que faire de la qualité des alcools et de l’amabilité du service. »