Il y a des hasards, comme ça, qui vous font voir les choses autrement. J’ai donc décidé de vous en faire profiter, histoire de vous faire un peu voyager à l’aube encore toute rose de cet an nouveau-né. Il s’agit d’une rencontre fortuite – encore que j’en suis bien consciente, il ne faut jurer de rien – avec deux textes à l’évidence très différents, mais qui l’un et l’autre, à leur façon, abordent l’usage citoyen de la chaise à l’extérieur des maisons. Alors certes, il ne s’agit pas de polars, mais d’urbanisme et d’art de vivre oui, et c’est aussi ici notre propos.
Libres chaises de Sardaigne…
Le premier ouvrage nous vient de Michela Murgia, qui nous avait déjà offert un petit livre superbe et troublant intitulé Accabadora. Roman d’apprentissage, La guerre des saints s’articule autour du séjour d’un jeune garçon à Crabas, chez ses grands-parents. Un village sarde où, «quand le soleil se couchait, les vieillards sortaient de chez eux tels des escargots après la pluie, traînant des chaises basses à assises de paille. Ce peuple du soir paraissait suivre des sillages invisibles aux enfants de la rue. (….) De mystérieux accords passés dans la journée dessinaient la carte de groupes qui n’étaient spontanés qu’en apparence ; chaque adulte plaçait son siège devant une maison donnée, l’installant sur le trottoir, voire au bord de la rue, où se formait un auditoire précis. Pièce d’ameublement née pour le foyer, les chaises basses faisaient de ces assemblées du soir une sorte prolongement des habitations, expression d’un urbanisme de fait qui n’est possible que là où la maison et la rue ne sont pas des réalités différentes et opposées, mais les nuances verbales d’une même signification.»
…et du jardin du Luxembourg
A ce sobre hommage à l’adaptabilité des choses et des usages, répond le texte malicieux et amusé d’Alexandre Lacroix sur les chaises mobiles du jardin du Luxembourg. Dans son Voyage au centre de Paris, il nous raconte l’histoire de ces sièges métalliques de couleur hésitante, «entre le vert olive et le caca d’oie». Il évoque le fait qu’ils étaient autrefois payants – d’où la profession de chaisières – et qu’ils sont aujourd’hui fabriqués par une entreprise familiale de l’Ain, qui fournit aussi depuis peu le campus de l’Université Harvard. «Toujours est-il, conclut-il, que ces sièges mobiles font partie de ces particularités parisiennes dont on ne trouve l’équivalent nulle part ailleurs, au même titre que les espèces de serpillères cylindriques, semblables à des couvertures militaires enroulées et sanglées, qu’on aperçoit parfois à proximité des bouches d’égout et qui ont pour fonction d’aider à canaliser les eaux pluviales (….).»
Alors que vous alliez dans la Ville lumière, en Sardaigne ou ailleurs, un conseil. Ouvrez l’œil et restez attentif à la poésie de ces chaises qui, pour notre plus grand plaisir, sont laissées libres d’aller peupler rues, parcs, villages et métropoles, en toute liberté.
«La guerre des saints». De Michela Murgia. Seuil, 115 p.
«Voyage au centre de Paris ». D’Alexandre Lacroix. Flammarion, 382 p.