Qui n'a pas rêvé, un jour, de s'immerger dans le sommeil pour fuir les tracas de l'existence? Fini les collègues mesquins, les administrations pusillanimes, les problèmes de cœur ou d'argent. Terminé les aspirations et les idéaux bafoués. On s'imagine plonger pour toujours dans un paradis cotonneux au parfum d'enfance. De mort aussi, bien évidemment, ce qui rend la décision d'emblée plus inquiétante.
Cette fuite radicale hors du monde et de la société, ce tragique empêchement à vivre, c'est tout le drame d'"Oblomov" de Gontcharov. Publié en 1859, ce grand roman de mœurs évoque les vaines tentatives de l'aristocrate Ilia Ilitch Oblomov pour sortir de son lit. Ni l'amour, ni l'amitié, ni les obligations sociales, ni la menace d'une faillite financière, rien ne pourra l'en tirer. Récit d'une dérive inéluctable et d'une paresse radicale, "Oblomov" reste totalement moderne, après avoir inspiré plus d'un intellectuel dont le philosophe Emmanuel Levinas et le psychanalyste J.-B. Pontalis.
Porté à la scène, un tel personnage méritait un traitement à sa mesure. A sa démesure. On imaginait donc le metteur en scène Dorian Rossel sortant de ses schémas habituels – qui lui ont d'ailleurs valu de beaux succès – pour s'emparer à bras le corps de cet anti-héros quasi mythique. Il n'en fait rien, comme si se plonger dans l'âme d'Oblomov devenait par trop vertigineux.
Il en résulte une lecture sans parti pris affirmés qui laisse le spectateur sur sa faim. Hésitant entre un jeu réaliste et plus distancié, les comédiens se meuvent dans une approximation sans urgence ni nécessité, encore renforcée par des effets de dédoublement momentanés que rien ne semble justifier. Sobre, réduit à l'essentiel, le décor est élégant. Mais pourquoi y avoir installé un grand miroir mobile? Quant à l'accompagnement musical "home made", il dépare plus qu'il ne soutient le propos. Du spectacle, on retient quelques scènes, dont une très belle et juste évocation de l'enfance, ainsi que l'envie de se plonger sans délai dans le roman. Suffisant?
Meyrin (GE). Théâtre Forum Meyrin. Jusqu'au 14 février.
Renens-Malley. Théâtre Kléber-Méleau. Du 15 au 25 mai.