Dans le roman noir, la première page est essentielle. On croche, ou on abandonne. Sans état d’âme. Dans le cas d’ « Etranger à la dérive » de l’Américain James Lee Burke – né en 1936 à Houston au Texas – la question ne se pose pas. Captivé, littéralement envouté, le lecteur adhère sans réserve à ce récit teinté d’une nostalgie qui flotte, légère, comme une brume de fin d’été. Comment, du reste, ne pas se laisser happer par un récit qui commence par un étrange et déroutant constat : « Cette année-là, aucune saison ne ressemblait à ce qu’on en attendait ». Il y est ensuite question d’un grand-père qui n’était pas foncièrement méchant mais « semblait avoir une faille dans ses réflexions ». Et cet homme haut en couleur lui-même déclare : « On a l’impression que la lune a été plongée dans une tasse de café ».
Après ces quelques amuse-bouche stylistiques, on assiste, incrédule, à la rencontre du narrateur, Weldon Avery Holland, 16 ans, avec le couple mythique formé par Bonnie Parker et Clyde Barrow. « Son sourire me donna l’impression que quelqu’un ouvrait une boîte à musique », note-t-il à propos de Bonnie, dont il dira plus tard qu’elle fut son premier amour. Le jeune homme finit par tirer sur la voiture des hors-la-loi en fuite, mais le souvenir de cette rencontre revient comme un leitmotiv, voire une scène fondatrice, tout au long du roman.
De grandes épreuves attendent ensuite Weldon Avery Holland. Et tout d’abord la bataille des Ardennes, en 1944, dont il réchappe miraculeusement après avoir sauvé la vie du sergent Hershel Pine, qui deviendra son meilleur ami. Dans sa fuite, le duo découvre une jeune juive espagnole, Rosita Lowenstein, cachée dans un camp d’extermination déserté. Weldon en tombe éperdument amoureux et l’épouse. De retour aux Etats-Unis, les deux hommes se lancent avec succès dans l’industrie pétrolière en plein essor. Ils créent la Dixie Belle Pipeline Company : le début d’une terrifiante descente aux enfers. Les riches et les puissants n’ont en effet aucune envie de leur laisser les coudées franches. Pour l’auteur, c’est également l’occasion de déplorer les irréparables atteintes causées à l’environnement par cette infernale course au progrès.
Bien qu’il fasse plus de 480 pages, « Etranger à la dérive » est sculpté d’un même souffle. Pétri d’humanité et de lyrisme, éclaboussé par l’arbitraire, l’injustice et la violence, ce roman noir convoque le destin comme pour mieux l’exorciser, oscillant élégamment entre la tragédie antique et l’épopée moderne. Pas étonnant donc si le personnage principal se réfère régulièrement à la « Chanson de Roland » et à la geste arthurienne. Et pour ceux que la fin un peu abrupte du livre laisse sur leur faim, précisons qu’« Etranger à la dérive », publié en 2014 aux Etats-Unis, est le premier volume d’une saga consacrée au clan Holland par le très prolifique et talentueux James Lee Burke.
« Etranger à la dérive ». De James Lee Burke. Traduit de l’anglais par Christophe Mercier. Rivages/ Noir, 488 p.