Ecrire un polar à quatre mains n’est pas à la portée de tous. Il faut de la complémentarité, de la complicité et sans doute une certaine dose d’humilité pour dépasser la simple addition des imaginations et des talents. Exception qui confirme la règle, le Norvégien Jørn Lier Horst s’est révélé un maître en la matière. Après avoir signé deux romans avec le journaliste Thomas Enger – leur prochain livre, « La Disgrâce », sortira début septembre – et tout en continuant à publier en solo, cet ancien policier cosigne aujourd’hui « Ce cri que personne n’entend » avec Jan-Erik Fjell présenté comme le « plus jeune lauréat du Prix des libraires de Norvège ». Né en 1982 avec un spida bifida qui le contraint à se déplacer en chaise roulante, Fjell est un écrivain talentueux… et un joueur de poker chevronné. Des compétences dont, à l’évidence, il a su faire profiter ce roman noir à multiples strates, plein de fausses pistes et de revirements diaboliques.
Ni policier, ni journaliste, Markus Heger, 35 ans, le héros de « Ce cri que personne n’entend », bouscule les codes habituels du polar. Fils d’un repris de justice, ancien militaire, il sillonne les routes de la Norvège dans son van, alimentant au jour le jour un podcast très suivi, Krimcasten, qui tente de résoudre de vieilles affaires criminelles. Avec une certaine théâtralité et un art consommé de la mise en scène, il choisit cette fois-ci de se replonger dans la tragédie qui, le 20 octobre 2018, a marqué ses vingt ans : la disparition de Leah, 7 ans, près de Fagernes, alors qu’elle se rendait en coupant par la forêt à l’école primaire de Nord-Aurdal. Un prétendu coupable a été arrêté, mais le corps, et peut-être le véritable assassin, n’ont jamais été retrouvés.
Markus Heger n’imaginait pas mettre le pied dans un tel guêpier. Et moins encore que son propre père lui donnerait un sérieux coup de main du fond de sa prison. Sans entrer dans la trame arachnéenne de l’histoire, on vous garantit donc de belles surprises. Mais tout autant que l’intrigue, c’est la stratégie narrative des auteurs qui fascine. Au cœur d’un récit déjà touffu, ils insèrent des podcasts réalisés en direct par Markus Heger, ce qui leur permet d’ajouter des descriptions de gens, d’atmosphères ou de lieux. Et tout cela avec le plus grand naturel, comme si cette superposition de trames allait de soi et participait d’une seule et même logique. On en ressort bluffés et éblouis !
« Ce cri que personne n’entend ». De Jørn Lier Horst et Jan-Erik Fjell. Traduit du norvégien par Alex Fouillet. Editions La Martinière, 378 p.