Les romans d’espionnage occupent une place à part dans l’univers du noir. Renvoyant sans détour à l’état du monde, ils exigent de leurs auteurs une forme d’engagement. D’une manière ou d’une autre, ces derniers se voient ainsi contraints de prendre parti dans les innombrables conflits qui agitent la planète. Si « Les Frontières imbéciles » du Français Philippe Mouche, Européen convaincu mais critique, s’inscrivent dans cette veine, c’est toutefois pour mieux s’en jouer avec un humour corrosif. Autre particularité, et qui a son charme, ce roman est le prologue, écrit a posteriori, de « Bons Baisers d’Europe » publié en 2023 chez Gaïa – comme tous les livres de ce journaliste et infographiste qui a notamment travaillé pour Libération et Le Monde.

« Les Frontières imbéciles » est un conte, une élégante fable qui prend l’Europe à témoin. Rien de tel donc que Strasbourg pour lui servir de décor. Nous sommes au printemps 2017. Julia Chanéac-White, attachée de presse au Parlement européen, vient d’apprendre que son ganglion infecté s’est résorbé, que la radiothérapie a fonctionné, qu’elle est hors de danger. Toute à l’euphorie de sa guérison, prise d’une véritable fringale d’amour physique, elle étreint dans la rue un parfait inconnu après l’avoir bousculé.

« Il s’agit d’un homme de petite taille, tête ronde et peau brune, des cheveux longs et raides, des habits de voyage élimés, un accent indéfinissable. Un réfugié, pense-t-elle, peut-être un Roumain. » L’individu s’agrippe au cahier qu’elle a fait tomber. Julia s’enfuit ! Elle ignore que cet exilé pas comme les autres va rapidement devenir le pivot de son existence. La jeune femme n’a en outre pas remarqué l’homme au blouson de cuir qui la suit discrètement depuis son geste aussi spontané qu’incongru. Les services secrets sont sur l’affaire, on parle de possible terroriste islamiste, les choses se corsent.

Le lecteur doit toutefois patienter et attendre une nouvelle rencontre entre Julia et l’homme au cahier pour en apprendre davantage. L’inconnu lui dit s’appeler Félix Belgrand, mais il ne s’agit – reconnaîtra-t-il ensuite – que de l’un des nombreux noms qu’il s’est inventé au fil de son périple d’exilé. Julia lui préfère d’ailleurs son patronyme anglais, Fergus Bond. Elle l’adopte. Son interlocuteur lui confie aussi chercher du travail comme traducteur au Parlement. Il prétend, qu’à la suite d’un défi qu’il s’est lancé à lui-même, il maîtrise à l’écrit et à l’oral les 24 langues officielles de l’Union européenne.

Même avec un tel talent – qui va se confirmer, ce n’est pas gagné d’avance. Surtout qu’à l’agent français qui le file s’ajoutent deux Russes mal intentionnés et sans scrupules. Ces derniers croient notre incroyable polyglotte détenteur d’un secret bien caché, porteur d’une menace dissimulée dans une lourde valise noire. Surprise ! Cette malle qui le suit partout ne contient que des cahiers. Un pour chaque pays visité et rédigé dans la langue nationale. Le danger a changé de forme, il ne disparaît pas pour autant. Les mots, c’est bien connu, sont dangereux. Surtout quand ils défient les frontières et parlent de fraternité.

 

« Les Frontières imbéciles ». De Philippe Mouche. Gaïa, 268 p.

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Mireille Descombes

Scènes et mises en scène: le roman policier, l'architecture et la ville, le théâtre. Passionnée de roman policier, Mireille Descombes est journaliste culturelle indépendante, critique d'art, d'architecture et de théâtre.

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Photo: Lara Schütz

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