Contée par Homère, portée au théâtre par Sophocle, l'histoire d'Ajax, fils de Télamon, fut autrefois fameuse. Contrairement à celle d'autres grandes figures mythologiques, elle semble toutefois quelque peu oubliée. Pour contourner cet obstacle, le metteur en scène d'origine libanaise Wajdi Mouawad imagine un séduisant artifice. Mêlant ses propres textes à ceux de ses illustres prédécesseurs, il fait intervenir sur scène deux conteurs insolites, un poste de radio et un téléviseur qui, avec l'accent québécois et un humour un brin lourdingue, se chargent de raconter comment, à la mort d'Achille, Ajax fut privé des armes du grand héros qu'il convoitait et qui, à son grand désespoir, furent données à Ulysse. Pris de folie, notre homme se précipite alors sur le bétail de l'armée grecque qu'il prend pour ses rivaux et qu'il massacre avant de se suicider.
Cette immense et fatale colère ne pouvait que séduire un Wajdi Mouawad habitués des grandes fresques théâtrales et de la démesure. Il se l'approprie avec une certaine liberté, la mêle à sa propre histoire, à celle des Libanais, des Algériens, et l'on perd le fil. La tragédie se dilue et devient cabaret. On ne s'ennuie pas, mais on ne retient que quelques images fortes. Et la confirmation que, même pour les metteurs en scène expérimentés, il n'est visiblement pas facile de savoir qu'elles sont les limites à ne pas franchir, et à quel moment la provocation perd son sens et sa justification.
"Ajax [Cabaret]", texte de Wajdi Mouawad d'après Sophocle et Homère. Mise en scène Wajdi Mouawad.
Genève. La comédie. Jusqu'au 26 janvier. La pièce peut se voir seule ou en "diptyque" (Des Héros) avec "Œdipe roi" de Sophocle, également mis en scène par Wajdi Mouawad.