Il y a mille façons de lire Moby Dick. Et autant de manières de le porter à la scène. Animés d'une passion commune pour le texte de Melville et sa fabuleuse baleine porteuse de tous les possibles, Fabrice Melquiot (pour l'adaptation) et Matthieu Cruciani (pour la mise en scène) nous en proposent une interprétation d'une grande intelligence scénique, conceptuelle et poétique. On peut s'interroger sur l'apparition féminine de la fin, un brin kitsch, et paradoxalement trop réelle. Mais ne chipotons pas. C'est un excellent spectacle. 

Sur la scène du Théâtre Am Stram Gram, aucun faux-semblant, aucun artifice de carton pâte. Histoire de rappeler que Moby Dick appartient d'abord à l'espace mental de chacun, la pièce se déroule dans le décor minimaliste d'un ancien cinéma à l'écran crachotant. Ni mât, ni pont, ni bateau. "C'est un rien qui se déguise en bateau, pour voyager", explique le second, Starbuck, au matelot Ishmaël étonné. Quant à la fameuse prothèse d'Achab, elle est remplacée par un bâton couleur ivoire en forme de longue vue. L'acteur qui incarne le capitaine  joue sur ses deux jambes mais, grâce à la rhétorique malicieuse de Fabrice Melquiot, parvient à nous convaincre que ce que l'on voit "n'est pas tout ce qu'il faut voir".

Un roman de sept cents pages ne se raconte pas en une heure. Il n'était question non plus de se concentrer sur les principaux épisodes et de n'en retenir que le squelette. Fidèle à l'esprit, sans renier la lettre, Fabrice Melquiot a fait sienne cette équipée sauvage dans l'absolu des rêves. Les comédiens, excellents, prennent en charge l'histoire à tour de rôle. Dansant sur la crête des mots, ils nous emmènent, captifs et fascinés, dans ce périple sans retour, mais pas sans espoir. Un voyage au-delà des apparences qui, bien après la dernière réplique, continue à vivre et tanguer au cœur de nos pensées.

 

"Moby Dick", d'après Herman Melville. Adaptation: Fabrice Melquiot. Mise en scène: Mathieu Cruciani. Avec Sharif Andoura. Arnaud Bichon, Martynas Tiskus, Yann Métivier et Emilie Capliez.

Genève. Théâtre Am Stram Gram. Les 4 et 5 octobre à 17 h. 

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Mireille Descombes

Scènes et mises en scène: le roman policier, l'architecture et la ville, le théâtre. Passionnée de roman policier, Mireille Descombes est journaliste culturelle indépendante, critique d'art, d'architecture et de théâtre.

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A propos de ce blog

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Photo: Lara Schütz

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