Dans ses polars nerveux et déconcertants, Lilja Sigurdardóttir met en scène une Islande résolument contemporaine. Après avoir scruté les dérives de la finance et les coulisses du pouvoir, cette écrivaine, née en 1972 et qui est aussi choriste dans un groupe de rock, articule sa nouvelle série autour d’une thématique plus intime : la disparition d’un être cher. Au début de « Dur comme la lave », quatrième tome d’une saga pleine de rebondissements, Aurora n’a toujours pas retrouvé le corps de sa sœur IÍsafold, probablement assassinée trois ans plus tôt par un compagnon violent. Gagnant sa vie en travaillant dans le recouvrement de fonds illégalement gagnés, Aurora a quitté provisoirement l’Ecosse où elle vivait pour venir en Islande où s’était installée sa soeur. Mais rien n’avance vraiment.
C’est alors qu’un coup de fil vient tout bouleverser. Au téléphone, une jeune femme lui explique que sa fille de trois ans prétend avoir été Ísafold dans une vie antérieure. L’enfant est même capable de faire le récit de sa propre mort, ajoutant que c’est un ours polaire qui l’a tuée. On imagine le choc d’Aurora, d’autant que sa sœur surnommait ainsi son conjoint.
Comment admettre une telle possibilité ? Quelle diabolique manipulation se cache derrière cette enfant hantée ? Déboussolée, Aurora cherche le soutien de son compagnon Daniel, un policier islandais ouvert et généreux. Bien que toujours à son écoute, ce dernier se retrouve toutefois, lui aussi, au cœur d’une bien curieuse énigme. Lady Gúgúlú, son locataire, voisin, ami, et par ailleurs drag-queen, vient de disparaître en ne laissant derrière lui qu’un petit mot laconique. Peu après, Daniel est violemment agressé chez lui par trois hommes qui sont à la recherche du fuyard. Qui se cachait derrière Lady Gúgúlú et pourquoi tente-t-on de l’éliminer ? Pas de doute, les choses se corsent !
Sans hésiter, Daniel et Aurora vont unir leurs forces et leurs compétences pour retrouver Lady Gúgúlú. Sans renoncer, bien évidemment, à poursuivre leurs efforts pour dissiper le mystère opaque qui entoure toujours la mort d’Ísafold. Et dans une affaire comme dans l’autre, promis, juré, vous n’êtes pas au bout de vos surprises !
« Dur comme la lave ». De Lilja Sigurdardóttir. Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün. Métailié Noir, 272 p.
Dans ses polars nerveux et déconcertants, Lilja Sigurdardóttir met en scène une Islande résolument contemporaine. Après avoir scruté les dérives de la finance et les coulisses du pouvoir, cette écrivaine, née en 1972 et qui est aussi choriste dans un groupe de rock, articule sa nouvelle série autour d’une thématique plus intime : la disparition d’un […]
Troisième livre de Yan Lespoux publié par Agullo Editions, « Les Amateurs » est un récit à la fois cruel et délicat qui sape avec malice toutes nos illusions sur la grandeur de l’âme humaine. Il s’agit par ailleurs d’un roman noir tendu de bout en bout par un humour corrosif et fin. Un pari difficile relevé avec élégance et talent par cet écrivain qui, né en 1977, a grandi dans le Médoc et enseigne aujourd’hui l’occitan à l’université Paul Valéry-Montpellier 3.
Sur fond de torpeur hivernale, « Les Amateurs » met en scène des marginaux à la dérive, des petites frappes plus ou moins inoffensives, des chasseurs maladroits et des gendarmes impuissants. Le tout est placé sous le regard ironique et désabusé de la narratrice, la patronne du seul bar ouvert toute l’année dans cette station balnéaire désertée du Médoc. « J’ai vécu presque soixante-dix ans d’étés trop courts et d’hivers trop longs », précise-t-elle, un brin amère. La vaillante tenancière pouvait donc craindre de s’ennuyer ferme une fois encore cette année-là. Heureusement, grâce à sa position privilégiée, elle s’est retrouvée – bien malgré elle, mais pour son plus grand plaisir et non sans cynisme – au cœur d’une rocambolesque affaire de de drogue impliquant des trafiquants d’envergure internationale.
Le responsable de cette effervescence inhabituelle se nomme Cosimo Perri. Issu d’une puissante famille de la ‘Ndrangheta et doté d’une imagination débordante, il a décidé d’investir dans la formation continue des truands, mettant sur pied une sorte de master en narcotrafic récompensé par un diplôme en bonne et due forme. Dans le cas qui nous occupe, il s’agissait de s’entraîner à récupérer des ballots de cocaïne largués au large. Huit des dix sacs avaient été péniblement repêchés quand le bateau des participants s’est brusquement retrouvé en difficulté. En attendant les secours, l’équipage n’eut alors d’autre choix que de tout rejeter à la mer.
Enveloppés de plastique noir, les précieux colis se retrouvent dans les filets d’un pêcheur, ou directement sur la plage. Parmi les habitués du bar, certains les ignorent, d’autres appellent la police, d’autre encore s’empressent de les mettre « à l’abri » en lieu sûr. Un geste inconsidéré qui va leur coûter cher. Il n’est en effet pas donné à tout le monde d’écouler discrètement sur le marché local trois pains de cocaïne. D’autant que Cosimo Perri, frustré et humilié, est bien résolu à récupérer son bien. A n’importe quel prix !
« Les Amateurs ». De Yan Lespoux. Agullo Noir, 226 p.
Troisième livre de Yan Lespoux publié par Agullo Editions, « Les Amateurs » est un récit à la fois cruel et délicat qui sape avec malice toutes nos illusions sur la grandeur de l’âme humaine. Il s’agit par ailleurs d’un roman noir tendu de bout en bout par un humour corrosif et fin. Un pari difficile relevé […]
Si l’on aime la justice et la liberté, il n’est pas aisé de vivre dans la Rome fasciste de 1924. Et plus encore quand on est journaliste. Giorgio Zampalini, dit Greco, le héros de «Les Monstres de Rome » de Maxime Lepelletier, n’est certes pas une star. Chargé des « Chroniques de Rome » du Corriere d’Italia, un véritable fourre-tout, il lui arrive toutefois de dépanner un collègue plus en vue en enquêtant à sa place. Il dispose aussi, pour son malheur, d’une relation haut placée dans le parti de Mussolini, un homme sans scrupule qui fut son capitaine pendant la guerre. Sous la menace de faire du tort à son frère homosexuel, et en échange de quelques billets, ce dernier contraint Greco à découvrir sans délai l’identité d’un monstre qui viole et tue impunément des petites filles et met tout Rome en émoi.
En ce chaud mois de juin, un autre scandale occupe également les esprits : la disparition de Giacomo Matteotti, député socialiste et opposant déclaré au fascisme. Enquêtant officieusement sur les deux affaires, Giorgio Zampalini va se retrouver dans les situations les plus rocambolesques et les plus dangereuses. Il prend tous les risques pour sauver des innocents, s’infiltre dans les hautes sphères du pouvoir et de la société, prend des leçons chez un ancien boxeur devenu prêtre et se retrouve même incarcéré à la prison Regina Coeli. L’occasion pour l’auteur, un libraire passionné d’Histoire et grand admirateur de l’écrivain Philip Kerr, de nous offrir un portrait nuancé, complexe et informé de ce que fut cette époque. Un roman qui mêle habilement la réalité à la fiction, qui a été distingué par le Prix du Masque français de l’année et dont l’auteur, déjà, nous promet la suite.
« Les Monstres de Rome ». De Maxime Lepelletier. Editions du Masque, 474 p. En librairie le 9 septembre.
Si l’on aime la justice et la liberté, il n’est pas aisé de vivre dans la Rome fasciste de 1924. Et plus encore quand on est journaliste. Giorgio Zampalini, dit Greco, le héros de «Les Monstres de Rome » de Maxime Lepelletier, n’est certes pas une star. Chargé des « Chroniques de Rome » du Corriere d’Italia, un […]
Les romans d’espionnage occupent une place à part dans l’univers du noir. Renvoyant sans détour à l’état du monde, ils exigent de leurs auteurs une forme d’engagement. D’une manière ou d’une autre, ces derniers se voient ainsi contraints de prendre parti dans les innombrables conflits qui agitent la planète. Si « Les Frontières imbéciles » du Français Philippe Mouche, Européen convaincu mais critique, s’inscrivent dans cette veine, c’est toutefois pour mieux s’en jouer avec un humour corrosif. Autre particularité, et qui a son charme, ce roman est le prologue, écrit a posteriori, de « Bons Baisers d’Europe » publié en 2023 chez Gaïa – comme tous les livres de ce journaliste et infographiste qui a notamment travaillé pour Libération et Le Monde.
« Les Frontières imbéciles » est un conte, une élégante fable qui prend l’Europe à témoin. Rien de tel donc que Strasbourg pour lui servir de décor. Nous sommes au printemps 2017. Julia Chanéac-White, attachée de presse au Parlement européen, vient d’apprendre que son ganglion infecté s’est résorbé, que la radiothérapie a fonctionné, qu’elle est hors de danger. Toute à l’euphorie de sa guérison, prise d’une véritable fringale d’amour physique, elle étreint dans la rue un parfait inconnu après l’avoir bousculé.
« Il s’agit d’un homme de petite taille, tête ronde et peau brune, des cheveux longs et raides, des habits de voyage élimés, un accent indéfinissable. Un réfugié, pense-t-elle, peut-être un Roumain. » L’individu s’agrippe au cahier qu’elle a fait tomber. Julia s’enfuit ! Elle ignore que cet exilé pas comme les autres va rapidement devenir le pivot de son existence. La jeune femme n’a en outre pas remarqué l’homme au blouson de cuir qui la suit discrètement depuis son geste aussi spontané qu’incongru. Les services secrets sont sur l’affaire, on parle de possible terroriste islamiste, les choses se corsent.
Le lecteur doit toutefois patienter et attendre une nouvelle rencontre entre Julia et l’homme au cahier pour en apprendre davantage. L’inconnu lui dit s’appeler Félix Belgrand, mais il ne s’agit – reconnaîtra-t-il ensuite – que de l’un des nombreux noms qu’il s’est inventé au fil de son périple d’exilé. Julia lui préfère d’ailleurs son patronyme anglais, Fergus Bond. Elle l’adopte. Son interlocuteur lui confie aussi chercher du travail comme traducteur au Parlement. Il prétend, qu’à la suite d’un défi qu’il s’est lancé à lui-même, il maîtrise à l’écrit et à l’oral les 24 langues officielles de l’Union européenne.
Même avec un tel talent – qui va se confirmer, ce n’est pas gagné d’avance. Surtout qu’à l’agent français qui le file s’ajoutent deux Russes mal intentionnés et sans scrupules. Ces derniers croient notre incroyable polyglotte détenteur d’un secret bien caché, porteur d’une menace dissimulée dans une lourde valise noire. Surprise ! Cette malle qui le suit partout ne contient que des cahiers. Un pour chaque pays visité et rédigé dans la langue nationale. Le danger a changé de forme, il ne disparaît pas pour autant. Les mots, c’est bien connu, sont dangereux. Surtout quand ils défient les frontières et parlent de fraternité.
« Les Frontières imbéciles ». De Philippe Mouche. Gaïa, 268 p.
Les romans d’espionnage occupent une place à part dans l’univers du noir. Renvoyant sans détour à l’état du monde, ils exigent de leurs auteurs une forme d’engagement. D’une manière ou d’une autre, ces derniers se voient ainsi contraints de prendre parti dans les innombrables conflits qui agitent la planète. Si « Les Frontières imbéciles » du Français […]
Voilà un vrai polar de vacances, bien écrit, captivant, et qui par-dessus tout permet de ne pas bronzer idiot, car on y apprend plein de choses. Outre une belle et douloureuse histoire d’amour entre deux êtres cabossés par la vie, « Mauvais Cœur » d’Audrey Brière nous propose, le temps d’une enquête policière, un passionnant séjour au cœur du familistère de Guise.
Situé dans l’Aisne, construit dans la seconde moitié du XIXe siècle par l’industriel Jean-Baptiste André Godin (1817-1888) – l’inventeur des fameux poêles en fonte qui portent son nom – ce bâtiment aux allures de château fut l’une des rares utopies réalisées. Inspiré par les idées de Fourier, composé d’un bâtiment central agrémenté de deux ailes, il offrait aux ouvriers un confort dont à l’époque seuls les bourgeois pouvaient bénéficier. Outre des appartements lumineux desservis par des coursives, ce palais social comportait une nourricerie, un « pouponnat » (crèche), des écoles, un service de santé, une buanderie-piscine et même un théâtre. Godin avait également mis sur pied des magasins coopératifs dont les bénéfices étaient répartis équitablement entre les acheteurs.
Tous ces éléments, et d’autres, se retrouvent dans le deuxième polar de la Française Audrey Brière. Placé sur le signe de la pluie, de la brume et du froid, « Mauvais Cœur » – la suite de « Les Malvenus » – se passe en novembre 1922, une époque où l’aile gauche du familistère, endommagée par les Allemands durant la première Guerre Mondiale, est en plein travaux. Résultat : le palais se retrouve dans l’incapacité d’accueillir tout le monde, ce qui ne manque pas de créer des jalousies. C’est dans ce climat de tension qu’Eleanor Fontaine, la jolie institutrice, est retrouvée morte dans son appartement.
Une dispute qui a mal tourné ? Un meurtre ? Stature de colosse, yeux gris couleur d’orage, l’inspecteur principal Matthias Lavau débarque comme un ouragan sur les lieux du crime. Cet ours bourru doté d’une indéfectible mémoire va même loger sur place le temps de l’enquête. Une enquête qui, hélas, s’éternise car deux autres meurtres rapidement s’ajoutent au premier.
C’est alors qu’Esther Louve, l’ex-assistante et compagne de Lavau qui l’a brusquement quitté pour son plus grand malheur, ressurgit à l’improviste. Aussi étrange que brillante, la jeune femme suggère un lien entre les meurtres du familistère et trois assassinats commis en 2020 à Colombes. La situation se corse, les recherches se compliquent, il est notamment question d’étranges billets maladroitement tracés proclamant « Je vous pardonne » et d’individus qui n’ont pas d’empreintes digitales. Bref, du pain sur la planche et quelques révélations douloureuses pour un duo d’enquêteurs singulier, attachant, et apparemment invincible.
« Mauvais Cœur ». D’Audrey Brière. Points, 378 p.
Voilà un vrai polar de vacances, bien écrit, captivant, et qui par-dessus tout permet de ne pas bronzer idiot, car on y apprend plein de choses. Outre une belle et douloureuse histoire d’amour entre deux êtres cabossés par la vie, « Mauvais Cœur » d’Audrey Brière nous propose, le temps d’une enquête policière, un passionnant séjour au […]
Ecrire un polar à quatre mains n’est pas à la portée de tous. Il faut de la complémentarité, de la complicité et sans doute une certaine dose d’humilité pour dépasser la simple addition des imaginations et des talents. Exception qui confirme la règle, le Norvégien Jørn Lier Horst s’est révélé un maître en la matière. Après avoir signé deux romans avec le journaliste Thomas Enger – leur prochain livre, « La Disgrâce », sortira début septembre – et tout en continuant à publier en solo, cet ancien policier cosigne aujourd’hui « Ce cri que personne n’entend » avec Jan-Erik Fjell présenté comme le « plus jeune lauréat du Prix des libraires de Norvège ». Né en 1982 avec un spida bifida qui le contraint à se déplacer en chaise roulante, Fjell est un écrivain talentueux… et un joueur de poker chevronné. Des compétences dont, à l’évidence, il a su faire profiter ce roman noir à multiples strates, plein de fausses pistes et de revirements diaboliques.
Ni policier, ni journaliste, Markus Heger, 35 ans, le héros de « Ce cri que personne n’entend », bouscule les codes habituels du polar. Fils d’un repris de justice, ancien militaire, il sillonne les routes de la Norvège dans son van, alimentant au jour le jour un podcast très suivi, Krimcasten, qui tente de résoudre de vieilles affaires criminelles. Avec une certaine théâtralité et un art consommé de la mise en scène, il choisit cette fois-ci de se replonger dans la tragédie qui, le 20 octobre 2018, a marqué ses vingt ans : la disparition de Leah, 7 ans, près de Fagernes, alors qu’elle se rendait en coupant par la forêt à l’école primaire de Nord-Aurdal. Un prétendu coupable a été arrêté, mais le corps, et peut-être le véritable assassin, n’ont jamais été retrouvés.
Markus Heger n’imaginait pas mettre le pied dans un tel guêpier. Et moins encore que son propre père lui donnerait un sérieux coup de main du fond de sa prison. Sans entrer dans la trame arachnéenne de l’histoire, on vous garantit donc de belles surprises. Mais tout autant que l’intrigue, c’est la stratégie narrative des auteurs qui fascine. Au cœur d’un récit déjà touffu, ils insèrent des podcasts réalisés en direct par Markus Heger, ce qui leur permet d’ajouter des descriptions de gens, d’atmosphères ou de lieux. Et tout cela avec le plus grand naturel, comme si cette superposition de trames allait de soi et participait d’une seule et même logique. On en ressort bluffés et éblouis !
« Ce cri que personne n’entend ». De Jørn Lier Horst et Jan-Erik Fjell. Traduit du norvégien par Alex Fouillet. Editions La Martinière, 378 p.
Ecrire un polar à quatre mains n’est pas à la portée de tous. Il faut de la complémentarité, de la complicité et sans doute une certaine dose d’humilité pour dépasser la simple addition des imaginations et des talents. Exception qui confirme la règle, le Norvégien Jørn Lier Horst s’est révélé un maître en la matière. […]
A propos de ce blog
Scènes et mises en scène: le roman policier, l’architecture et la ville, le théâtre. Passionnée de roman policier, Mireille Descombes est journaliste culturelle indépendante, critique d’art, d’architecture et de théâtre.
Photo: Lara Schütz