Polars, Polis et Cie | Le blog de Mireille Descombes

A force de psychologie et de sentiments, souvent horrifiques, tartinés au kilomètre, le polar contemporain a perdu de sa force et de sa pertinence. Il s’est coupé de ce qui faisait sa raison d’être et ses lettres de noblesse. Il reste heureusement des auteurs qui, à la cruauté morbide et au sordide gratuit, préfèrent le drame et tutoient la tragédie. Par leur savoir, la densité de leur propos et la qualité de leur écriture, ils font d’une ville, d’un pays et de son histoire, bref de la société et plus largement de la condition humaine, une source inépuisable d’inspiration et le cœur battant de leur propos.

L’Ecossais Liam McIlvanney fait partie de ces maîtres incontestés du roman noir. Professeur à l’Université d’Otago en Nouvelle-Zélande où il a inauguré la chaire des études écossaises, il officie également comme critique littéraire pour la London Review of Books. Il est par ailleurs le fils de l’écrivain William McIlvanney parfois surnommé « le parrain du Tartan noir ». Son nouveau roman, le quatrième publié en français chez Métailié, confirme sa singularité et son talent. « Retour de flamme » est un pavé, mais un pavé dont la complexité et la richesse méritent largement les quelque 600 pages que l’auteur leur consacre. Une remarquable immersion, à la fois hypnotique et incroyablement physique, dans le Glasgow des années 1970 gangréné par la guerre des gangs.

Un minotaure régnant sur le labyrinthe du crime

« Retour de flamme » est la suite de « Le Quaker », publié en 2019, mais peut parfaitement se lire indépendamment. Le récit se déroule entre le 22 juin et le 16 juillet 1975, soit sur un peu plus de trois semaines. Revenu de son exil londonien, l’inspecteur Duncan McCormack retrouve à Glasgow ses anciens collègues, et pas mal d’ennemis. Son job, désormais : coincer l’insaisissable Walter Maitland, véritable minotaure régnant sur un labyrinthe d’activités criminelles allant de la drogue à la prostitution en passant par la protection monnayée et les paris clandestins. Notre flic intrépide se voit toutefois rapidement freiné dans son élan par d’autres affaires apparemment plus urgentes – un incendie criminel, un homme torturé et assassiné retrouvé dans une décharge, l’explosion d’une voiture piégée – avant de découvrir qu’elles s’insèrent elles aussi parfaitement dans le puzzle complexe qu’il tente de reconstituer.

Et puis, bien sûr, il y a Glasgow, dont on découvre les différentes atmosphères et couleurs au gré des déplacements des personnages. Une séance de jogging avec McCormack nous offre « la meilleure vue sur la ville ». On contemple ensuite « le soleil parant d’argent la Clyde », on s’aventure dans l’autrefois sulfureux quartier des Gorbals avant de terminer le voyage en admirant « les belles maisons mitoyennes de Carlton Place, brillant de toute leur symétrie derrière le rideau intermittent des peupliers. Question gastronomie, l’auteur se révèle résolument lyrique quand il décrit « l’amertume sombre s’engouffrant à travers la crème blanche sucrée » d’une pinte de Guniness. Pour le reste, le lecteur se contentera de frites et de petits pains au bacon arrosé de sauce brune et visqueuse. On ne peut pas tout avoir !

 

« Retour de flamme ». De Liam McIlvanney. Traduit de l’anglais (Ecosse) par David Fauquemberg. Editions Métailié, 588 p.

 

A force de psychologie et de sentiments, souvent horrifiques, tartinés au kilomètre, le polar contemporain a perdu de sa force et de sa pertinence. Il s’est coupé de ce qui faisait sa raison d’être et ses lettres de noblesse. Il reste heureusement des auteurs qui, à la cruauté morbide et au sordide gratuit, préfèrent le […]

Les bisons sont un sujet délicat dans le Montana. Un peu comme les loups dans nos contrées. On les aime bien, on les respecte, on les admire, mais à condition qu’ils restent discrets. S’ils deviennent trop nombreux ou dangereux pour les troupeaux – ils peuvent apparemment transmettre la brucellose au bétail – ils sont abattus sans état d’âme par le gouvernement. Au grand dam de leurs défenseurs. Pour évoquer ce thème éminemment complexe, l’Américain Keith McCafferty a imaginé un polar lui aussi complexe. On y retrouve toute la fine équipe des romans précédents : la shérif Martha Ettinger, son adjoint indien Harold Little Feather et Sean Stranahan, peintre, pêcheur à la mouche, enquêteur occasionnel et ancien amoureux de Martha.

L’histoire démarre au lendemain de la fête du 4 juillet, dans la vallée de la rivière Madison, à deux pas des Palisades Cliffs. Un troupeau de bisons vient d’y trouver la mort : il semble s’être littéralement suicidé en se jetant dans le vide. A-t-il été effrayé par les feux d’artifice ? Des chasseurs les auraient-ils piégés et contraints à sauter ? Les rumeurs courent, les hypothèses fusent. On parle de buffalo jump (« précipice à bisons »), ou de pishkun, une ancienne pratique de chasse autochtone. Intrigués et perplexes, la shérif Martha et son adjoint se rendent sur place. Horrifiés, ils y découvrent le cadavre d’un jeune indien affreusement mutilé. Ce dernier avait été vu peu avant en compagnie de Blancs, des jumeaux poursuivis par une réputation douteuse. Bref, ça sent le roussi !

Mais comment y voir clair dans cet imbroglio ? Pour découvrir la pièce manquante du puzzle, les deux policiers vont avoir besoin de Sean Stranahan. Et ça tombe bien ! L’ancien privé vient de tomber sous le charme d’une sirène, une jeune femme qui nage dans l’aquarium géant du Trout Tails Bar et qui vient de l’engager pour retrouver un homme qu’elle a aimé. Or il s’avère que cet Indien a lui aussi participé au pishkun.

Après quelques leçons de pêche à la mouche, et un magnifique voyage au cœur de la nature sauvage, la vérité s’impose enfin. Tandis que l’amour, tel le phénix, semble toujours prêt à renaître de ses cendres. Parce que, comme l’énonce doctement Sean Stranaham, « le vrai amour ne recherche ni la logique ni la luxure, mais la synchronisation des battements des cœurs ».

 

« Buffalo Blues ». De Keith MacCafferty. Traduit de l’américain par Marc Boulet. Gallmeister, 486 p.

Les bisons sont un sujet délicat dans le Montana. Un peu comme les loups dans nos contrées. On les aime bien, on les respecte, on les admire, mais à condition qu’ils restent discrets. S’ils deviennent trop nombreux ou dangereux pour les troupeaux – ils peuvent apparemment transmettre la brucellose au bétail – ils sont abattus […]

Les romans de l’écrivain et journaliste d’investigation slovaque Arpád Soltész sont très noirs et passablement touffus. Comme la réalité qui l’entoure. Et « Colère », son dernier livre, l’est particulièrement. Normal, ce polar nous immerge une fois encore dans la fange mafieuse et les crimes malodorants de la Slovaquie des années 1990. Une époque où truands de tous poils, services de renseignement (le fameux SIS) et policiers marchaient main dans la main et se couvraient mutuellement. Désespérant pour quiconque rêve de justice, d’équité et de liberté.

Mais rassurez-vous, tous les personnages de Soltész ne sont pas pourris. Quelques-uns résistent, à leurs risques et périls. Exemple, le jeune lieutenant de police Igor Molnár, alias Molly, un idéaliste qui refuse d’admettre son impuissante face aux criminels et à la corruption qui gangrènent la ville de Košice, comme tout le reste du pays. « Il n’obéissait à aucune règle, sauf à la loi, précise l’auteur. Il ne respectait ni les ordres de ses supérieurs ni leurs arrangements. » Exaspérés par ses penchants donquichottesques, quelques criminels locaux vont rapidement le faire taire. Et maquiller le fait qu’ils l’ont eux-mêmes battu à mort en accident de voiture.

Une approche souple et créative de la loi

Mikulás Miko, dit Miki, le partenaire de travail de Molly, n’est pas dupe de cette improblable fiction. A 33 ans, ce vieux briscard de la lutte contre la criminalité est une légende vivante. Certes, lui-même traite la loi « d’une façon créative et flexible », et n’hésite pas à s’allier parfois avec quelques truands, mais il le fait « pour mettre les salopards au trou, pas pour les faire rester dehors », contrairement aux flics ripoux qui l’entourent. Désespéré de n’avoir pas su conserver Molly en vie, il décide de le venger. A ses côtés, le journaliste Pali Schlesinger, « une silhouette d’araignée qui aurait avalé un petit pois », fait preuve lui aussi d’une ténacité et d’un courage sans faille pour faire triompher la vérité et la justice. Leur combat sera rude.

Au fil des pages, grâce au talent d’enquêteur et d’écrivain d’Arpád Soltész, le lecteur prend une véritable leçon de criminologie. Après s’être initié aux règles de base du blanchiment d’argent, il apprend comment s’effectue le partage territorial entre les différents trafiquants de drogue qui opèrent sur le territoire slovaque, puis découvre les dessous juteux et illicites de la privatisation des entreprises. Seule consolation : « La vie d’un mafieux est belle, mais courte », comme le proclame lui-même un membre de la pègre de Košice. Quant à Arpád Soltész, comme le journaliste de son roman, il semble lui aussi « en avoir eu assez ». A 54 ans, après les élections législatives slovaques de 2023 qui ont été remportées par un allié de Viktor Orban, il a quitté son pays et vit désormais à Prague.

 

« Colère. Dans l’Est,  jadis ». D’Arpád Soltész. Traduit du slovaque par Barbora Faure. Agullo, 452  p.  

Les romans de l’écrivain et journaliste d’investigation slovaque Arpád Soltész sont très noirs et passablement touffus. Comme la réalité qui l’entoure. Et « Colère », son dernier livre, l’est particulièrement. Normal, ce polar nous immerge une fois encore dans la fange mafieuse et les crimes malodorants de la Slovaquie des années 1990. Une époque où truands de […]

Des tensions interreligieuses en Inde ? Des affrontements sanglants entre communautés indoues et musulmanes ? Voilà qui semble parfaitement d’actualité. « Les ombres de Bombay », cinquième polar de l’excellent Abir Mukherjee, s’ancre pourtant dans un passé déjà lointain. Son intrigue nous transporte au début des années 1920, dans une époque où l’Inde vivait encore sous domination britannique. Une période pleine d’effervescence et grosse de bouleversements à venir qu’il a choisie pour servir de cadre inspirant à une série de polars passionnants, pleins d’humour, d’ironie, et parfaitement documentés. Quand Abir Mukherjee décrit l’effervescence d’une gare surpeuplée, le parfum et la couleur d’une rue ou la colère dévastatrice des Bengalis lorsqu’ils perdent leur sang-froid, on peut lui faire confiance. Il parle, ou plutôt il écrit, en connaissance de cause.

Abir Mukherjee est né en 1974 à Londres dans une famille d’origine indienne. Il a grandi dans l’Ouest de l’Ecosse, étudié l’économie puis travaillé dans la finance avant de se lancer dans l’écriture. Son premier roman, « L’Attaque du Calcutta-Darjeeling » a reçu le Prix Le Point du polar européen 2020. On y faisait la connaissance d’un tandem d’enquêteurs de haut vol, relié par une grande estime réciproque et soudé par une amitié indéfectible : le capitaine Sam Wyndham, un Ecossais bon teint, ancien inspecteur de Scotland Yard, et le sergent indien Satyendra Banerjee, issu d’une bonne famille indienne de Calcutta.

De Calcutta à Bombay par la terre, l’eau et les airs

« Les ombres de Bombay » s’ouvre sur une catastrophe annoncée : l’assassinat, dans un quartier musulman de Calcutta, d’un célèbre homme de lettre hindou. Nous sommes en 1923, Gandhi est en prison, les tensions entre communautés religieuses sont à leur comble. Pour éviter que cet acte ne mette le feu aux poudres, Satyendra Barnejee essaie d’étouffer l’affaire et, ironie du sort, se voit lui-même accusé du meurtre. Risquant la peine de mort, il s’enfuit et tente de découvrir, seul, le véritable assassin. Informé entre temps de la catastrophe, Sam Wyndham va tout faire pour l’aider, mais il doit d’abord le retrouver.

Pour mieux traduire la tension extrême qui traverse le livre de part en part, l’auteur donne alternativement la parole à l’un et l’autre policier, jouant ainsi habilement avec la différence des points de vue et la façon de chacun de s’exprimer. Utilisant le train, le bateau, la voiture, puis l’avion, Bernerjee – rejoint par Wyndham – finit par atterrir à Bombay, d’où venait apparemment le commanditaire. Une ville « à bien des égards plus étrange que l’Angleterre » pour un Bengali. Sans argent, sans soutien officiel, la tâche du tandem s’annonce toutefois quasi désespérée. Deux dames de la bonne société, libres, riches et courageuses, vont leur être d’un précieux secours.

 

Abir Mukerjee fait partie des nombreux et prestigieux invités de la 20e édition du Festival Quais du polar qui se tient à Lyon du 5 au 7 avril 2024. http://www.quaisdupolar.com

 

« Les ombres de Bombay ». D’Abir Mukherjee. Traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson. Editions Liana Levi, 368p.

Des tensions interreligieuses en Inde ? Des affrontements sanglants entre communautés indoues et musulmanes ? Voilà qui semble parfaitement d’actualité. « Les ombres de Bombay », cinquième polar de l’excellent Abir Mukherjee, s’ancre pourtant dans un passé déjà lointain. Son intrigue nous transporte au début des années 1920, dans une époque où l’Inde vivait encore sous domination britannique. Une […]

Vous appréciez les cosy mysteries ? Plongez-vous sans délai dans « Bienvenue à l’hôtel Savoy », une impertinente et plaisante trilogie cosignée par Prudence Emery et Ron Base (photos), dont le troisième volet vient de sortir aux Editions de la Martinière. Vous ignorez tout de ce sous-genre policier ? C’est l’occasion d’en découvrir les divers ingrédients, une recette ici parfaitement dosée. Avec quelques crimes certes, mais ni trop sanglants ni trop sordides et décrits sans détails macabres, avec des intrigues bien troussées à la Agatha Christie, quelques mauvais garçons au physique avantageux et une belle jeune femme, enquêtrice amateure à ses heures, aussi intrépide qu’insatiable. Le tout saupoudré d’une belle pincée d’humour et teinté d’un parfum de nostalgie : « Bienvenue à l’hôtel Savoy » se passe dans le Londres des années 60, les effervescentes et fringantes swinging sixties.

Champagne et mini-jupes

Mais revenons à notre héroïne, Pricilla Tempest, la bien-nommée. D’origine canadienne, cheveux courts et look à la Mary Quant, la jeune femme travaille comme attachée de presse au prestigieux hôtel Savoy de Londres. Ses péchés mignons ? Le champagne, les mini-jupes et les hommes séduisants. Sa principale mission ? Préserver l’institution de toute rumeur ou scandale. Une tâche qui n’est certes pas une sinécure quand on a pour patron le tyrannique et intransigeant Clive Banville, et pour clients la princesse Margaret, son volage époux Lord Snowdon, le couple explosif formé par Elizabeth Taylor et Richard Burton, un prince italien – néo-fasciste militant – impliqué dans une vaste conspiration contre le gouvernement britannique, quelques escrocs plus ou moins assagis et un premier ministre canadien célibataire, charismatique et grand amateur de conquêtes féminines. Pour venir à bout des crimes et des intrigues qui fleurissent au Savoy, Priscilla peut toutefois compter sur l’aide, pas forcément désintéressée, de Perey Hoskins, autoproclamé meilleur journaliste de l’Evening Standard et bien résolu à fouiner partout où il lui est formellement interdit de mettre le nez.

Une fiction largement nourrie par la réalité

Révélateur à bien des égards de toute une époque, témoignage haut en couleurs de ce que peuvent représenter les relations publiques d’une grande institution de luxe, « Bienvenue à l’hôtel Savoy » s’avère un authentique plaisir de lecture. Un plaisir d’autant plus grand que tout cela n’est pas que fiction. Prudence Emery, la co-autrice de la trilogie, fut elle-même attachée de presse à l’hôtel Savoy. Elle y a fréquenté de nombreux politiciens et célébrités dont Marlène Dietrich. Elle a bien connu les règles en vigueur au sein de son personnel et parcouru le bâtiment du haut en bas en empruntant parfois le majestueux ascenseur qui, situé sur le côté du hall d’entrée, « vous accueillait dans sa cabine enduite d’une somptueuse laque de Chine rouge ». Nul besoin donc pour elle d’inventer quand il s’agit de décrire l’American Bar et ses Buck’s Fizz d’anthologie, le bureau du directeur ou la chambre 705 dans laquelle, au premier volume, est retrouvé le corps sans vie d’un marchand d’armes étranger.

 

« Bienvenue à l’hôtel Savoy I. Le crime de la chambre 705 ». De Prudence Emery et Ron Base. Traduit de l’anglais par Isabelle Troin. Editions de La Martinière, 408 p.

 

 

 

 

« Bienvenue à l’hôtel Savoy II. Qui a tué Miss Kane ? ». De Prudence Emery et Ron Base. Traduit de l’anglais par Isabelle Troin. Editions de La Martinière, 400 p.

 

 

 

 

« Bienvenue à l’hôtel Savoy III. Complots à Wanderworth ». De Prudence Emery et Ron Base. Traduit de l’anglais par Isabelle Troin. Editions de La Martinière, 368 p.  

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Que reste-t-il de la Russie progressiste qui, le temps d’une décennie, a osé croire aux droits de l’homme et à l’amour possible entre gens du même sexe ? Rien, moins que rien, déplore Sergueï Shikalov dans « Espèces dangereuses ». Tout au plus des souvenirs, des promesses, une chanson de Dalida massacrée au karaoké, des silhouettes marchant main dans la main sous les lampadaires, « des larmes gelées sur des joues surmaquillées », « des nez cassés et des étendards arc-en-ciel brandis pendant une énième marche des fiertés rapidement avortée ».

Sergey shikalov 1 ©emmanuelle marchadour
Sergueï Shikalov ©Emmanuelle Marchadour

Serguëi Shikalov est né en 1986 en Russie. Passionné depuis l’adolescence par la culture française, il a fait des études supérieures en linguistique et traductologie à Moscou avant de s’installer dans l’Hexagone en 2016. « Espèces dangereuses », son premier roman, écrit en français dans une langue à la fois précise et délicate, est une évocation sans fausse pudeur ni tabou de cette dizaine d’années pendant lesquelles, écrit-il, « on a existé ».

A condition de faire profil bas

Le narrateur, en effet, choisit de dire « on ». « On » pour nous, pour eux, pour toi et moi, pour tous ceux qui crurent enfin pouvoir sortir des ghettos. « On » pour éviter tout amalgame avec un histoire trop personnelle sans pour autant prétendre parler au nom d’une communauté. Une manière aussi de prévenir l’auto-censure et d’oser tout dire, ou presque. Bref de revendiquer une normalité que l’on crut un temps entrevoir même en Russie.

Cette ouverture vers une liberté nouvelle eut une date fondatrice. Elle connut son printemps sous Eltsine : « Les élus du peuple avaient eu la grâce de radier notre « catégorie sociale » du code pénal le 27 mai 1993. Fini l’article 121», se réjouit l’auteur. Désormais les homosexuels jouissent de tous les droits du citoyen garantis par la Constitution. A condition, toutefois, de rester discrets, de faire profil bas. « Une façon de remercier l’Etat de nous avoir radiés de la liste des espèces dangereuses ».

Mylène Farmer à Moscou

Nouvelle étape au tournant du millénaire, lorsque Mylène Farmer vint donner son premier concert à Moscou. D’un coup, les homosexuels semblent ne plus déranger personne. On les retrouve en prime time à la télévision pour parler de leurs livres, dans les théâtres les plus réputés, dans les hit-parades avec leurs chansons. « Une petite révolution sur laquelle il valait mieux ne pas attirer l’attention de peur de tout faire foirer. » Il est vrai aussi, qu’à l’époque, le jeune et dynamique président Poutine a d’autres préoccupations, utilisant notamment les prétendus attentats terroristes pour mieux s’ancrer au pouvoir.

Et puis peu à peu, sans que personne n’y prenne garde, le vent commence à tourner. Et quand, en 2012, Poutine reprend « le flambeau de la présidence des mains de son acolyte technophile » Dmitri Medvedev, tout s’accélère. Une nouvelle loi répressive est votée, homosexualité redevient synonyme de pédophilie. « Un dernier clou dans notre cercueil recouvert d’un drapeau arc-en-ciel. » La fin des libertés, pour tous. Mais les autres ne s’en apercevront que plus tard. Une seule solution : s’en aller. « Le goût de l’échec n’avait jamais été aussi amer. »

 

« Espèces dangereuses ». De Sergueï Shikalov. Seuil, 220 p.

 

Que reste-t-il de la Russie progressiste qui, le temps d’une décennie, a osé croire aux droits de l’homme et à l’amour possible entre gens du même sexe ? Rien, moins que rien, déplore Sergueï Shikalov dans « Espèces dangereuses ». Tout au plus des souvenirs, des promesses, une chanson de Dalida massacrée au karaoké, des silhouettes marchant main […]

A propos de ce blog

Scènes et mises en scène: le roman policier, l’architecture et la ville, le théâtre. Passionnée de roman policier, Mireille Descombes est journaliste culturelle indépendante, critique d’art, d’architecture et de théâtre.

Photo: Lara Schütz

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